guerreDrôle d’ambiance en Champagne ces derniers mois. Alors qu’habituellement les discussions entre vignerons et négociants (les maisons de Champagne pour simplifier) pour fixer l’appellation, c’est-à-dire le nombre de kilos de raisins par hectare que l’on pourra vendanger pour élaborer un vin pouvant se prévaloir de l’appellation Champagne, se passent de façon discrète et feutrée, cette année, c’est dans la presse que cela se passe. Les colonnes du quotidien régional L’Union ont déjà accueilli de nombreux articles sur les envies et les avis des uns et des autres, et aujourd’hui, c’est dans la presse nationale que cela se passe. Le Parisien/Aujourd’hui en France publie un papier titré : « Guerre dans le Champagne entre vignerons et négociants« . On ne peut être plus clair !

L’article, plutôt bien fait, explique les raisons de la brouille entre les deux acteurs majeurs des vignes de Champagne. « L’Union des maisons de champagne et le Syndicat général des vignerons (SGV) s’opposent sur les volumes de raisin qui seront mis en vente sur le marché à la vendange 2009. Alors qu’en 2008 ce rendement était de 13 000 kg par hectare, cette année les négociants qui croulent sous les stocks et veulent maintenir les prix à la vente, aimeraient limiter les vignerons à un rendement de 7 500 kg par hectare. « Inacceptable », clament les viticulteurs qui ne veulent pas être les seuls à subir la crise. Ils réclament un rendement minimum de 10 400 kg à l’hectare. « Cela correspondrait déjà à une baisse du chiffre d’affaires de 35 % à la charge du vignoble », selon le président du SGV, Patrick Le Brun. Il veut que « la charge soit partagée équitablement », avec le négoce accusé de ne pas avoir anticipé la chute des ventes (- 4,8 % en volume en 2008 et – 11 % depuis le début de l’année 2009) notamment à l’exportation. »

Patrick-Le-BrunTous les vignerons que j’ai pu rencontrer ces derniers mois sont très clairs sur le sujet : contrairement aux grandes maisons, ils ne subissent quasiment pas de baisse de leur vente, et réduire fortement l’appellation signifie qu’en 2012 quand ils commercialiseront le Champagne né de la vendange 2009, et que la crise sera probablement loi derrière nous, ils n’auront probablement pas assez de vin par rapport à la demande. Et moins de bouteilles produites (vendues ou stockées), c’est tout simplement moins de revenus. Et pour les vignerons qui vendent leurs raisins au négoce, l’équation est encore plus simple : si l’appellation baisse de 40%, et que le prix du kilo fléchit lui aussi un peu, c’est quasiment une division par deux de leurs revenus qui se prépare. Et certains redoutent déjà le moment où il faudra payer les impôts de 2008 (basés sur d’importants revenus) avec les revenus de 2009 qui seront certainement plus faibles.

Du côté du négoce, la situation n’est pas simple non plus. La crise a frappé les grandes maisons de plein fouet, et d’autant plus violemment si elles exportaient beaucoup, et donc les sorties de cave sont réduite, et parallèlement la vendange 2008 a rempli ces caves. Leur objectif est donc logiquement de réduire les stocks. Pour ce faire, ils n’ont pas 36 solutions :

-          baisser les prix de ventes ce qui est option toujours risquée car faire remonter les prix une fois la crise passée n’est jamais évident

-          limiter les achats de raisin pour réduire à la fois le coût financier de cet achat et la production afin de réduire les stocks. Une telle réduction aurait aussi un effet sur le prix et permettrait un certain maintien des prix sur le marché.

Mais prisonniers des contrats signés avec les vignerons pour l’achat de leur raisins (contrats il n’y a pas si longtemps les maisons étaient prêtes à beaucoup d’efforts pour les obtenir), qui les engagent généralement à acheter le raisin à hauteur de l’appellation, le négoce ne peut compter que sur une baisse de l’appellation pour réduire ses frais. Un membre du négoce m’a même confié récemment que ses stocks étaient tellement importants qu’il pourrait quasiment se passer d’acheter du raisin cette année… si il n’y était pas obligé par les contrats. Le président d’une grande maison de champagne, m’a lui confié qu’en 40 ans en Champagne il n’avait jamais vu les stocks aussi hauts !

Vignes-de-champagneAvec des intérêts aussi diamétralement opposés, difficile de trouver une solution qui convienne aux deux parties. Et les tensions sont vives, au point que certains y voient une manigance du camp adverse, comme le raconte l’article du Parisien : « Tout ça est orchestré pour faire chuter les cours du raisin » « Moi je loue mes vignes, j’ai beaucoup de charges. Alors avec un rendement de 7 500 kg, je travaillerai pour rien », estime ce viticulteur. Comme beaucoup d’autres, il vend toute sa récolte au négoce. « A mon avis, ajoute-t-il, tout ça est orchestré pour faire chuter les cours du raisin et mettre les producteurs à genoux après avoir poussé au surrendement l’année dernière. »

Reste donc une question clef : quelle sera l’appellation 2009 ? Une nouvelle réunion entre viticulteurs et négociants est prévue le 2 septembre à moins de quinze jours du début des vendanges. Si aucun accord n’est trouvé à cette date, il appartiendra alors au Préfet de la région de trancher (ce que j’ai d’ailleurs découvert à cette occasion !). Une chose qui n’a pas dû arriver souvent en Champagne et dont personne ne veut entendre parler. Au moins un point sur lequel vignerons et grandes maisons sont d’accord.